Espace d’expression, espace de création ?

Marc, jeune adolescent aux traits psychotiques, s’installe à l’atelier de sons, animé par Antoine Boulangé (responsable du CREAHM – Provence. Centre régional « Créativité et Handicap »). Ni doute, ni appréhensions, face au micro, il improvise, la voix claire et posée. Antoine écoute, enregistre, mixe et lui renvoie du son….

Témoin de cette rencontre, je découvre Marc. J’aperçois un jeune homme passionné, à l’écoute, ouvert et prêt à la découverte. Il se fait plaisir. Il s’échappe de l’image que l’on a de lui, du jeune homme qui ne supporterait pas le changement, qui aurait toujours besoin de ses repères, d’être rassuré, contenu…

Marc s’est emparé d’une forme d’expression plus simple, une parole universelle, la musique… Antoine Boulangé n’attendait rien de lui. Il lui a offert un espace d’expression, un espace de rencontre, de découverte de soi.

Ces réflexions, issues d’un échange avec un Chef du Service Internat d’un I.M.E. de Marseille, s’ajoutent aux témoignages d’autres professionnels. Educateurs, Psychologues, Infirmiers, Psychomotriciens ou Orthophonistes, engagés en formation témoignent de leur expérience lors d’« ateliers » de théâtre, d’écriture, de musique, de danse, de modelage avec la terre et d’expression corporelle. Ils questionnent la démarche où des artistes « engagés », ou encore des éducateurs « touchant » à la matière, investissent l’espace institutionnel et créent auprès des publics une activité pour pratiquer…

Que ce soit en formation, ou en institution, les professionnels s’interrogent sur le contenu, le sens et l’utilité de ces activités artistiques.

En dehors des prises en charges habituelles, éducatives, sociales, thérapeutiques, le public, qu’il soit enfant, adulte ou personne âgée, apprécie de s’investir avec les professionnels dans des activités dites de loisirs. L’engouement à pratiquer est important, dit-on, et les participants évoquent leur plaisir à faire, à écrire, à danser…

Comme si, pour la personne en situation de production, de création, d’expression en groupe ou individuelle, l’enjeu devenait un « en- jeu vital », hors du contexte du soin, de l’école, de l’atelier occupationnel. Les contraintes sont clairement posées pour créer un espace d’exploration, comme une mise entre parenthèses. C’est un « jeu », avec ses règles internes, qui autorise, qui favorise la rencontre avec soi-même par l’exercice de ses sens ; l’organisateur y valorise la sensibilité, la découverte de soi…

Comme si, dans l’activité artistique, il y avait matière, de la matière vivante prête à être consommée par les acteurs du moment, et à consommer aussi le « vivant ». L’expérimentation personnelle est facilitée, celle du mouvement, de l’écoute, … en présence de l’Autre, des autres, et où la liberté se prend sans se parler.

Et là, tout devient possible, le sujet devient auteur-compositeur, il s’émancipe par l’éducation artistique, par la création. Il est lui-même créateur d’objets, de mouvements, de sons... en ressentant et se ressentant dans ces mouvements, ceux de la matière et de sa propre matière ; ils lui permettent l’articulation, l’expression, la communication, pouvant donner lieu à la création d’un langage, d’un vocabulaire.

Le regard de l’Autre n’est plus celui du passant, celui qui vient de la rue, un peu normalisateur et qui rappelle le handicap, mais celui d’un spectateur qui assisterait à un acte artistique ; son auteur devient alors un Autre, sans le symptôme. L’éducateur, l’artiste, créent le média, support à la relation, à la pratique et à la démarche artistique et contribuent à la nature de ce regard.

Ces réflexions exposées ici, portent en elles l’idée de l’existence d’un espace de création artistique, pôle d’exploration et d’expérimentation personnelle et collective, émancipateur et créateur de liens et de sens. Dans bien des cas, les pratiques artistiques semblent s’adresser à tous ceux qui souhaitent, ou à qui il est donné la possibilité de créer, découvrir, s’approprier, exprimer, s’exprimer, … en quelques mots, vivre une expérience de création par le dépassement d’obstacles humains et sociaux… si infime que soit l’expérience !

Aussi, les pratiques artistiques sont-elles au service du Social ? Nous pourrions être tentés de répondre par l’affirmative, mais ce serait penser la relation « pratiques artistiques – travail social » sans prendre en compte la complexité des processus humains, qui nous rappelle que toute action humaine porte en elle ses propres limites…


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