Les enfants, l’art et les parents : une autre pratique éducative...

Brigitte SOIRAT est Educatrice de Jeunes Enfants, intervenante culturelle auprès de la ville de Cannes et formatrice-vacataire à l’IRTS. Elle est interrogée par Marie-Gabrielle MATHELY.

Quelle place tient la culture dans les projets que tu as mis en oeuvre ?

Ce qui nous intéresse dans ces projets, ce n'est pas de travailler uniquement l'artistique avec les enfants. Les musées sont très bien pour çà et nous nous appuyons sur eux. Il s’agit surtout de recréer du lien culturel dans les familles, de faire émerger dans chacune d’entre elles le patrimoine culturel familial et d’obtenir un melting-pot social intéressant. Les enfants, par la suite, peuvent créer leur propre culture, mais à partir de leurs racines, à partir de ce qu'ils connaissent. Les familles se sentent davantage intégrées socialement.

Comment s'est concrétisée petit à petit cette visée culturelle ?

Au début, j'ai participé à la création de spectacles avec les personnels d'un établissement. En quatre ans, c'est devenu une compagnie inter-établissements : une dizaine de personnes venant de quatre ou cinq établissements différents produisent des spectacles, joués dans les établissements petite enfance, mais aussi dans le cadre de projets passerelles dans les écoles, les bibliothèques municipales, à l’ hôpital et éventuellement dans des « endroits sociaux » de type foyer de l'enfance. En fait, un projet parti d’un seul établissement et un centre d'art contemporain, est devenu un projet s'adressant à tous les établissements de la ville et à toutes les familles de la ville qui peuvent éventuellement accompagner leurs enfants dans les ateliers.

Comment les personnels des différentes institutions contribuent-ils à ces projets ?

Je me suis tout de suite située, non pas en intervenante "moi je sais faire, je viens faire l'atelier et je m'en vais" mais plutôt en « locomotive ». Ce qui m'intéresse, c'est qu'il y ait un projet dans un établissement, qu’une personne s'intéresse à un domaine en particulier et le prenne en charge ; j'interviens alors en tant qu’ aide technique et éventuellement en tant qu'intervenante pour mener des ateliers, mais dans l'établissement l'atelier continue à vivre. Je privilégie les projets qui sont vraiment menés. Ils peuvent être l’initiative de tous les personnels , les auxiliaires, les agents d'entretien, la puéricultrice ou l’éducatrice. La personne qui fait le montage devient le chef de projet dans son établissement, ce qui produit des effets intéressants.

Et pour les parents qui ont participé à ce type de projets ?

Suivant les projets, les parents sont plus ou moins associés ; c'est vrai qu'au début, on ne voulait pas les parents ; d'abord les enfants et après petit à petit on y inclut les parents ; ça se fait vraiment progressivement, quand on est sûr de soi, quand on a bien avancé, quand on voit que ce n'est pas si compliqué, que les choses sont bien posées. Là on commence à faire venir un, deux parents et après, ça va tout seul quand les responsables de projet comprennent que les parents sont une aide et non un inconvénient. Mais ce n’est pas facile et de plus ça démultiplie le travail de contact sur le terrain : les parents sont contents mais il faut quand même les motiver, passer les informations, attendre les retours, coordonner. C’est un énorme travail d'organisation et de communication pour lequel il faut vraiment une grande motivation et s’inscrire dans le temps Mais quand la réussite est là, les équipes sont vraiment ravies et éprouvent une satisfaction extraordinaire.

Et les enfants dans ces projets ?

C'est toujours un peu difficile d'avoir des retours car on s'adresse à des jeunes enfants, mais on a des retours au travers des parents qui nous disent « il a fait ça à la maison » ou « il m'a parlé de ça » ou alors «on est allé à telle sortie dimanche et il m'a montré telle chose». J'ai l'impression que les parents, du coup, sont sensibles et plus à l'écoute de leurs enfants. Pendant les ateliers ou après, les parents sont plus amenés à parler d'eux à leurs enfants, à parler de leur enfance, de ce qu'ils ont vécu, pas vécu, de ce qu'ils ont fait, de ce qu'ils aiment… et là on arrive à ce que les parents vivent plus leur culture avec leurs enfants.

Quelle est la pertinence de travailler avec des enfants de moins de trois ans ?

Alors, moi je pars du principe que, de toute façon, un enfant naît dans une culture, dans sa culture familiale. Il est déjà dedans et il va la vivre. Il est vrai que, quand on parle musée, quand on parle chant, musique, danse… on se dit "qu'est-ce qu'ils font à cet âge là ?". Mais ils ont forcément une sensibilité à tous les arts. Le bébé puis l'enfant baigne dans sa culture et dans la culture des adultes, il n’y a pas une culture faite pour lui et pour son âge.

Est-ce que tu peux donner un exemple de projet actuel ?

Il y a un projet auquel je tiens, qui marche bien, qui dure maintenant depuis 7 ans. Il fonctionne avec un lieu d'art contemporain, l'Espace de l'Art Concret, à Mouans-Sartoux, au dessus de Cannes, dans un château du 16ème siècle, acheté par la mairie. Il abrite un centre d'art contemporain, créé par Gottfried HONEGGER, un artiste suisse ; c'est basé sur l'art concret. Je ne ferai pas de définition de l'art concret, ni de l'art abstrait, ni de l'art contemporain, car ce n'est pas vraiment mon domaine. Il y a des ateliers pédagogiques attachés à ce lieu, subventionnés par le Ministère de la Culture, la Direction Régionale des Affaires Culturelles, l'Education Nationale. Il s’agit de faire des ateliers avec les enfants mais surtout de la recherche. Nous avons été les premiers à travailler avec les jeunes enfants et aujourd’hui je crois que nous sommes toujours les seuls.

On a essayé de se comprendre, eux dans l'artistique et nous dans l'éducatif et le pédagogique, maintenant on arrive à avancer et c'est vraiment très intéressant. Dans un établissement, avec les professionnels, on est arrivé à travailler d’abord avec les parents accompagnateurs puis avec les parents acteurs, le tout visant des enfants de 2-3 ans. Maintenant on est arrivé à ce qu'il y ait des enfants très jeunes, pas en atelier régulier mais au moins en visite deux ou trois fois. Tous les âges sont représentés. Des bébés à quatre pattes dans le musée, c'est pas mal !
J’'ai là un gros travail de coordination entre les familles, les professionnels des différents établissements. Chaque atelier est préparé pour essayer de comprendre ce qui se passe, comprendre les enjeux, la démarche…, non d'apprentissage de l'art mais de découverte, d’éveil à la sensibilité, à l'artistique par la mémorisation, par le sensori-moteur. On touche là à tout ce que l'on sait, nous dans notre profession d'EJE. C'est ça qui est intéressant ; leur démarche correspond tout à fait à notre démarche éducative, c'est pour cela qu'on s'est bien compris, on a la même démarche, qui est une démarche vraiment de découverte et d'expression créatrice libre. Il n'est pas question d'aller voir des peintures ou des œuvres et d'essayer de faire pareil. On s'imprègne d'un artiste, d'expositions qui sont des expositions temporaires. On a ainsi un renouvellement de matières, et chaque exposition révèle des tendances picturales, des tendances de couleurs, des tendances de temps et d'espace. A partir de là, les enfants travaillent dans les ateliers peinture au moyen d'un jeu, «le viseur » créé spécialement pour ce centre.

Comment les jeunes enfants peuvent-ils s'intéresser à l'art ?

On est toujours surpris, quand on va dans une exposition avec des bébés, d'entendre "C'est pas fait pour des bébés cette exposition, ils ne comprendront rien". Le jour où j’ai vu les enfants le plus touchés, c’est quand ils ont découvert les sculptures de CESAR ou les œuvres de MIRO. Plus les enfants sont petits, plus on doit leur offrir les grandes choses de l’humanité. Ils y sont très sensibles. Les enfants ne sont pas souvent dans le figuratif à ce moment là. Ils sont dans un processus de découverte, c'est aussi leur phase sensori-motrice, le langage vient après pour éventuellement mettre des mots sur leurs émotions. On ne s'attache pas à expliquer l'art aux enfants, il n'en ont pas besoin. A l'âge de l’école maternelle et pré-maternelle, de 0 à 6 ans, ils ont besoin de travailler l'espace, le temps, la couleur et la lumière par les émotions ; ça vient par la suite si les enfants continuent les ateliers pédagogiques par le travail avec le jeu et avec la peinture.

Dans la formation d'EJE, il y a une Unité de Formation qui s'appelle "pédagogie de l'expression et techniques éducatives" ; en quoi est-ce important d'aborder ces thèmes là dans une formation d'éducateur?

De mon point de vue d'éducatrice, il me semble qu’on est dans un domaine où on s'occupe du devenir des humains ; dans la mesure où on s'occupe du développement de l'enfant, ça me semble évident que tous les domaines nous concernent. Moi je travaille pour que l'enfant puisse se développer harmonieusement dans tous les domaines mais également pour que les familles soient à l'écoute de leurs enfants, et des autres enfants des autres familles. On n'a pas forcément dans notre société beaucoup de lieux où les familles peuvent se mélanger, se retrouver et en plus de niveaux sociaux différents ; c'est vrai qu'il y a des associations, il y a plein de choses qui se passent mais je pense qu'on peut être une petite pierre dans un coin qui permet de "vivre des choses ensemble". Si on arrive par ces projets à ce que certaines familles vivent leur culture pleinement avec leurs enfants et qu’elles aient plus d'échanges en leur sein et avec d'autres familles et d'autres cultures, ça ne peut être que profitable pour les enfants. Ils pourront ainsi mieux se comprendre, s'entendre, communiquer. C’'est quand même un peu notre mission d'éducateur que les enfants se développent mieux et que les gens sachent vivre ensemble ; c'est la mission que je me donne ; elle n'est peut-être pas écrite comme cela dans notre mission professionnelle mais elle me semble importante.

L'expression culturelle peut-elle s'apprendre ?

Oui, il y a des choses qui s'apprennent. Mais au départ, il faut faire appel à sa sensibilité d'humain et son envie de communiquer avec l'humain ; il me semble que c'est le point primordial de notre profession, déjà, à la base. Apprendre que les familles ont des cultures différentes, apprendre qu'elles peuvent s'exprimer différemment, connaître les cultures des autres et savoir que c'est de la responsabilité des parents et des familles de connaître leur culture et de la transmettre à leurs enfants. C'est important de le savoir et de le comprendre, pour ne pas proposer des choses qui sont complètement à côté de la plaque. Quand on travaille autour de la danse, par exemple, je crois qu'il y a des origines et des sensibilités dans les familles des enfants dont il faut tenir compte. Nous mêmes, on est issu d'une certaine culture et on doit en être conscient aussi. Parfois les cultures peuvent s'entrechoquer, donc à nous de ne pas provoquer de rupture chez les enfants, mais au contraire de provoquer des liens. Ce n'est pas à nous de transmettre mais c'est permettre aux parents de mieux transmettre à leurs enfants. Nous sommes des « facilitateurs ».

Je peux citer aussi un projet qui fonctionne bien, c'est le projet Baobab, monté par une Auxiliaire de Puériculture, autour du livre, dans une grande institution. Concrètement, en 3 ans, s’est constituée une bibliothèque de 500 livres. Au départ, on s'est rendu compte qu'il y avait des parents étrangers dans l'établissement. Ils ont été invités, soit à raconter une histoire, soit à chanter ; et on leur a demandé s'ils n'avaient pas un livre écrit dans leur langue. Petit à petit, les parents ont commencé à apporter des livres. Maintenant, à chaque départ à l'étranger, en visite dans les familles, en voyage, en vacances, les parents ou les membres du personnel rapportent des livres. Il y a donc un Baobab International où il y a, je crois, une centaine de livres au moins maintenant, de tous les continents.

Dans certaines institutions, la venue d'un potier, d'un peintre ou d'un musicien ne ressemble-t-elle pas parfois à des activités de consommation ?

Tout ce dont je parle par rapport aux ateliers culturels et artistiques, c'est pour travailler avec l'émotion des enfants et l'âme des enfants. Il est bon d'avoir des ateliers multiples mais je ne suis pas là-dedans. Les gens sont intéressés parce qu’au départ ça fait bien de dire "mon petit va faire un atelier musique". Mais à nous après d'être garants de ce qui se passe dedans et de ne pas rentrer dans le jeu de la consommation, de la rentabilité des enfants dans les ateliers pour que les parents soient contents de ce que leur enfant a fait. Les enfants doivent y trouver quelque chose qui les aident à se développer, eux et leur famille. C'est pour ça que je privilégie des ateliers qui ont lieu sur plusieurs séances. Par rapport à un même atelier, il peut y avoir plusieurs actions qui sont en lien. Je pars aussi du principe que les enfants ont besoin de la répétition, de s'imprégner de quelque chose, d’y entrer et ça ne se fait pas en une heure ni en une séance de deux heures. Dans une telle séance, on peut avoir effectivement des sensations, des émotions mais ce n'est pas suffisant pour pouvoir les expérimenter. On sait bien, dans notre profession, que notre pédagogie est basée sur l'expérimentation. L'enfant doit pouvoir répéter ses expériences : la première fois qu’un enfant vient au musée d'art concret ou dans l'atelier, il visite partout, il va partout, il court partout et il regarde, au passage…la deuxième fois, il revient, il court moins, il regarde quelque chose ; la troisième fois, il s'attache à quelque chose, il revient voir ce qu’il a besoin de regarder. Il n'y a pas besoin d'expliquer aux jeunes enfants, ils comprennent mieux que nous et plus vite que nous ce qu'a voulu dire l'artiste ; ils comprennent tout de suite l'intérêt d'une œuvre, justement par les lignes, les formes, les couleurs, les lumières ; ça touche leurs émotions et c'est ce qui les intéresse à ce moment là.


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