ICI et AILLEURS : se former en situation de "délocalisation"

De septembre 1999 à juin 2003, j'ai suivi une formation d'éducatrice spécialisée en situation d'emploi dans le cadre d'un dispositif nouveau dont la caractéristique principale a été la "délocalisation" (Emploi-jeune, Rectorat de Nice).

De quoi s'agit-il lorsque l'on parle de délocalisation ?
Etre "délocalisé", c'est être décentré de la "maison-mère", éloigné de l'effervescence de ce qui constitue une formation lorsqu'elle se déroule dans le cadre traditionnel d'une institution clairement repérable dans ses lieux et dans ses temps.
Aujourd'hui, au regard de mon parcours, je peux dire que la formation délocalisée a exigé de la part des élèves et des formateurs un « remaniement de soi ». Je m'explique :
Les structures scolaires différentes dans lesquelles se déroulaient les activités de formation nous ont amenés à changer souvent de lieux et de salles. La stabilité ne caractérisait pas notre formation.
En somme, pour reprendre une expression d'Edgar Morin fréquemment utilisée par notre responsable de formation, nous disposions "d'îlots de certitude" (intervenants, activités, contenus, devoirs et travaux) au sein "d'un océan d'incertitude" (locaux, horaires, absence de logistiques précises...........).
Cette formation a exigé des élèves et des formateurs une construction ininterrompue du processus de formation, le définissant davantage comme "instituant" que comme "institué". Lorsque je regarde le déroulement de ma formation, je pense que ce qui en a constitué une des forces principales est la mouvance continuelle, cet ajustement constant que les personnes (élèves et formateurs) ont du réaliser par des « remaniements » d'eux-mêmes souvent importants et qui ne s'est pas déroulé sans crises comme tout processus de transformation dès lors que l'on est dans du vivant.
Cependant, je ne veux pas dire que le caractère instituant de mon processus de formation récuse l'institué. Ce cadre institué existait d'ailleurs, à travers les règles de la formation et du diplôme.

Ce qu'exige une situation de formation délocalisée
Se situer dans une perspective instituante implique qu'une place essentielle soit donnée à la parole.
Durant ma formation, nous avons beaucoup dialogué avec notre responsable de formation et avec les autres formateurs, qu'ils soient permanents de l'IRTS ou vacataires professionnels. Ces échanges permettaient à chaque élève de tracer son propre chemin et de dire ses difficultés. Ils étaient toujours constructifs, le contenu, le poids des mots donnaient sens aux vécus de chacun et constituaient une trame cohérente par l'énonciation que nous faisions de nos points de vue et questions.

Un autre point majeur, à mon avis, a contribué à renforcer l'étayage de la formation. Il s'agit du caractère ouvert et pluriel des références qui nous étaient proposées. Les intervenants étaient très différents, abordaient souvent des questions semblables mais sous des regards spécifiques. On pourrait trouver qu'il y a là un paradoxe. En effet, la situation de délocalisation crée des risques d'éclatement et l'on pourrait être tenté de les prévenir par un cadre plus fermé et strict, censé contenir l'ensemble de la formation.
C'est ici le contraire qui s'est produit : les références multiples sont venues réinterroger notre place et alimenter la mouvance dont je parlais plus haut. Ainsi, ces ouvertures donnaient du sens, permettaient des choix, ouvraient sur des gués, et facilitaient la construction par chacun de son propre chemin de formation.

Puisque la formation n'était pas principalement tenue par le cadre institué, elle avait une importance quant à ses rythmes, ses temps et ses moments.

Les différents contenus étaient inscrits dans des processus d'interdépendances, de même que les relations entre les formateurs, chacun était en quelque sorte le maillon d'une chaîne. Les formateurs relativisaient leurs propres approches et ouvraient sur les références des autres avec lesquelles elles coexistaient. Les contenus se situaient donc dans la mouvance que je repère comme la caractéristique principale de notre formation.

Les travaux demandés ont débordés des exigences habituelles. Lorsque nous avons pu, en dernière année, les comparer avec celles des promotions classiques, nous nous sommes aperçus qu'il y avait des différences. Je me rappelle qu'un groupe d'élèves du cycle "maison-mère" nous avait interpellés en nous disant : "Vous préparez l'ENA ?". Je n'ai pas répondu à cette observation, j'ai simplement pensé qu'il était nécessaire que de telles exigences existent dans le cadre d'une formation en situation de délocalisation. En effet, elles ont contribué à nous inscrire dans des processus de formation balisés. Ces repères nous alimentaient et nous permettaient de poursuivre notre recherche.

Les commissions de passage ont toujours été très importantes. La présence du directeur-général de l'IRTS et de professionnels présents dans le cycle de formation rendaient public et visible le contenu de la formation. C'était gratifiant pour nous, il y avait comme une forme de reconnaissance de notre travail et de nos investissements.

Le service de documentation a joué dans notre formation un rôle essentiel. En situation de délocalisation, il n'y a pas de bibliothèque, pas de documentation, pas de personnes ressources disponibles sur place. Il a fallu construire et activer des procédures et des relations. Personnellement et au nom de mes camarades, je peux dire que le lien avec le service de documentation a été le "cordon ombilical" qui nous reliait à la "maison-mère". Nous pouvions demander des ouvrages, des articles, des recherches thématiques dont nous disposions toujours très rapidement. Cette relation avec le service de documentation est venue alimenter la dynamique de la formation. Il s'agissait de bien plus qu'une prestation, véritablement, c'est un service qui nous a été rendu.

Les conditions de la réussite
Les formations délocalisées ne peuvent réussir, à mon avis, que si les investissements et les engagements de chacun débordent des cadres institués habituels.
La formation, qui n’est plus portée, ni contenue par l’importance du cadre institutionnel, doit être activée et constamment nourrie par des initiatives, des prises de risques et de responsabilités.
Le cadre de la formation doit être construit au fur et à mesure des activités de formation et ce qui va la produire, c’est principalement l’implication des différents acteurs pour faire « un peu plus et autrement ». Ce sont les engagements toujours renouvelés qui ont permis de donner du sens à notre formation.

Bilan
Sur 20 élèves, 17 élèves ont terminé le cycle, il y a eu 3 abandons volontaires, et 15 d’entre eux ont obtenu leur diplôme dès la première session d’examen. Les 2 élèves qui avaient échoué ont réussi l’année suivante.
La formation en situation de délocalisation, nous a permis de nous réaliser en tant qu’acteurs sociaux-professionnels, d’émerger nous-mêmes en tant que sujets. Elle a également participé à la construction de liens durables avec les membres de l’institut de formation.
De tout cet enseignement, je retiens une chose essentielle qui est que la culture ou l’école ne sont pas faites uniquement pour acquérir des connaissances, mais qu’elles sont aussi apprentissage d’une faculté d’attention. On peut ainsi définir l’attention comme la suspension hors de soi pour accueillir l’autre.
La formation est là pour ouvrir sur tous les possibles. Une formation réussie ne doit pas épuiser la curiosité.


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