Ce corps qui m’étonne

Les pratiques autour de l’expression artistique de la personne (arts plastiques, musique, théâtre), me paraissent fondamentales dans le parcours de tout travailleur social en formation. Elles font appel au sujet, à sa culture, à ses racines, à son présent, à son devenir, à ses rêves…

Le travailleur social, étant constamment confronté à l’autre, elles vont être vecteurs, ponts, sources porteuses, médiatrices, dans sa relation avec les enfants, le patient, la personne âgée, la personne handicapée ou en difficulté.

Intervenant en « expression corporelle » depuis 1990 à l’IRTS, la rencontre avec les étudiants m’a mise au pied du mur. Qu’ai-je à transmettre dans ce temps particulier et privilégié d’un stage de deux, trois, cinq jours ?

Au début, je proposais une multiplicité d’exercices… Peur de l’espace vide ! Pas à pas, j’ai mesuré combien cet espace vide dont parle Peter Brook, peut devenir espace de liberté, d’éclosion et laisser vraiment la place au sujet, donc constamment renouvelée, place à la surprise…puisque chaque personne, chaque groupe est différent, chaque promotion d’étudiants aussi ; ceci va colorer un peu différemment le travail.

Renouer avec le plaisir du jeu
Avec les Educateurs de Jeunes Enfants, il me paraît essentiel de reprendre contact avec cette part d’enfance qui est en nous . Plaisir du jeu qui met en jeu nos émotions ! L’enfant à travers les jeux (cache-cache, gendarmes et voleurs, le roi soleil, Colin- Maillard…) se met en péril, conjure ses peurs, se construit. Les exercices de théâtre reprennent, transposés, ces jeux d’enfants qui nous mettent face à l’imprévu, à l’inattendu, à l’improvisation et nous aiguillonnent en mettant en éveil nos sens. Un abord du travail de la voix me paraît important pour les personnes en contact avec le petit enfant tellement sensible au timbre, à l’intonation.

La juste distance avec l’autre

Avec les Aides Médico-Psychologiques qui sont dans une grande proximité avec la personne âgée et/ou la personne handicapée à travers les gestes quotidiens de la toilette, de l’habillage, du repas, nous allons orienter le travail sur cette conscience du geste, la courbe qu’il décrit, l’espace qu’il sculpte, plutôt que le geste lui-même.

Comment s’établit la juste distance avec l’autre ? Comment puis-je affiner ma qualité d’accompagnement ? C’est en me laissant « toucher » que je pourrai peut-être un peu mieux mesurer ce que peut ressentir l’autre entre mes mains. C’est en me laissant porter que je saurai mieux porter. Nous sommes dans une société du « faire ». Ici nous allons tenter de laisser se développer un laisser faire, un savoir être… Une personne qui est dans un mieux être va aller vers un peu plus d’autonomie donc moins de dépendance.
« La dépendance, ce sont toutes les défaillances de nos carcasses blessées qui nous obligent à faire appel à de tierces personnes pour de nombreux actes vitaux au quotidien. L’autonomie, ce sont toutes nos capacités restées intactes, ne l’oublions pas : capacités d’être, de s’exprimer, de penser, d’entrer en relation, d’aimer, de choisir, de décider ce qui concerne notre vie… » (textes écrits par les résidents d’un Foyer pour personnes handicapées).
Depuis quelques années, durant un module de formation de trois jours, consacré aux techniques d’expression, avec les AMP, il nous est demandé de les amener à un travail d’écriture. L’écrit va être ici dans un rapport immédiat avec ce qui se passe sur le plateau. Ce va et vient entre la scène et la page blanche, entre le social et l’intime, donne corps à une écriture sur le vif qui demande du temps pour être travaillée.

Avec les Educateurs Techniques Spécialisés possédant un métier manuel, nous avons été amenés à jouer à partir du geste de travail qui, au théâtre, ne reflète pas forcément la réalité d’exécution. Les ETS m’ont fait partager leur étonnement, redécouvrant avec un autre regard leurs gestes de travail et de ce fait affinant leur façon de transmettre.

Avec les Educateurs Spécialisés, un beau pari que de réaliser un spectacle public après cinq semaines de stage. Il est vrai que le sens de ce travail est donné dans le « passage de la rampe » qui est dans l’ouverture et le don au public.

Avec les Assistants de Service Social, le temps de formation étant plus limité, nous avons axé le travail sur l’écoute, la détente, la respiration : présence à soi, présence à l’autre.

L’humanité des gestes

Dans tous les ateliers, nous retrouvons les mêmes bases fondamentales : le travailleur social en contact permanent avec les fractures, les fragilités, les inégalités de la société, se doit d’être au contact de sa propre vulnérabilité. La recherche de son propre clown est un chemin où la personne joue avec ses chutes, ses failles et c’est en jouant avec elles qu’elle va rebondir : les pieds sur terre, la tête dans les étoiles…
Le masque va être révélateur, l’immobilité, source de mouvement. L’ « humanité des gestes » dont parle Isaac Alvarez (1) est ici au cœur de notre propos. La personne construit son apprentissage à partir de ce qu’elle est. Se reposant sur un travail précis et rigoureux, à l’envers de la performance mais dans le risque pris, elle va cheminer vers cette ouverture sur un public, ce passage qui transforme, cette alchimie de la rencontre.

Ce partage, la confrontation avec les autres pratiques (arts plastiques, musique), la découverte mutuelle de leurs travaux, de leurs créations, prennent souvent un air de fête…

Pour étayer mon propos et conclure, je citerais Philippe Meirieu :
« Il s’agit bien de théâtre, c'est-à-dire d’êtres qui veulent communiquer avec d’autres. Car le théâtre, le vrai, c’est quand, dans la tension du bras levé, on sent toute la force du coup qui va s’abattre… En ce sens, la mise en scène n’introduit aucun artifice, elle est à mille lieux de la décoration, elle est ce travail avec des hommes et des femmes pour qu’ils trouvent la force et la précision des gestes et des cris qui révèlent au plus juste ce qu’ils portent en eux. Et parce qu’il n’y a plus de paraître, des choses oubliées depuis longtemps,…peuvent apparaître. » (2)


Page Précédente


(1) Isaac Alvarez : Directeur du Théâtre du Moulinage à Lussas (Ardèche), issu de l’Ecole de Jacques Lecoq, mime, masque, mouvement.
(2) Philippe Meirieu dans sa préface à l’ouvrage « Travail, culture et handicap », Bayard, 1992